Histoire d’une ombre: introduction

Histoire d’une ombre

Introduction: En Genèse, en gésine…

Premier temps: à mes anciens élèves

 

« Les autres forment l’homme, je le récite. »

Ceux que je vous récitais, et Montaigne, en premier, derrière l’humilité, derrière la coquetterie, vous livraient dans leur singularité des « patrons » qui étaient non des modèles mais des appels à « bien faire l’Homme » ; dans l’attention que pour eux j’exigeais, et la tension fervente que pour vous je créais, dans « le branle de ma voix »… et l’inquisition de mon jugement, et toute ma contenance, je dessinais moi aussi un patron, patron d’un présenteur de modèles, travesti qui ne prend sens que par ce qui l’investit.

Sans public désormais, je me suis regardée: le regard s’était creusé. Le loisir pour les plaisirs et les jours donnait aussi des nuits immenses qui me portaient souvent vers le lieu de mon enfance; essayer de le ressaisir, de le tenir et le prolonger dans une réconciliation du réel et du conte, serait un doux voyage, vous l’offrir serait vous offrir une école buissonnière sur les chemins d’une mémoire en vacances…

Et sans doute fallait-il se hâter de peindre sa jeunesse tant qu’on y touche encore: « Hâte toi de transmettre ta part de rébellion, de merveilleux, de bienfaisance ».

Ma mémoire ne me livrait que des fragments, mais dans une lumière si vive, une obsession si douce que les intervalles semblaient les sommeils nécessaires qui en avaient tissé la trame… entre lueurs et limbes, choisissant les clairières, le récit devint ce petit livre d’images qui scintillent aux yeux et au coeur d’une mémoire-mère, amusée, attendrie, qui regarde en quelques saisons grandir sa petite fille, se faisant dans son passé le faible écho de son devenir… mémoire devenue prémonitoire par l’accomplissement du temps.

L’entrée dans le monde ne saurait prétendre au dévoilement du monde. S’il n’y a, dit-on, que des enfances inventées pour une « métaphysique romancée », la petite fille que j’étais, qui ne rencontra jamais sa mère, et la femme que je suis, qui n’eut pas d’enfant, se seront au moins rêvées dans quelques épiphanies où, tendres coalescences, elles se sont rencontrées sur une boucle du temps.

Comme dans ces paysages lettrés où l’écriture coexiste avec le trait d’un dessin évocateur,  j’ai accompagné peu à peu l’image-souvenir d’une inflexion de réflexion; en déroulant quelque peu le fil du destin, j’ai suivi ces premiers essais d’une morale à tâtons… premières traces d’une recherche que l’avenir allait porter vers les quelques valeurs qui lui paraitraient essentielles.

Quand citations, vers, bribes de chansons… me sont venus naturellement complices, je n’ai pas refusé le précieux de ces incrustations qui témoignent de mes rencontres et de ma gratitude pour tous ceux qui élaborent le langage commun des hommes « et leur soufflent parfois les mots de leurs propres chansons »… et si je n’ai pas pas « donné » les noms propres illustres, c’est que, quand je ne les avais pas oubliés… il me semblait que l’important c’étaient leurs mots redevenus vivants, et qu’un lecteur pourrait éventuellement s’amuser à les retrouver.

Là où certains flairent le pédantisme, le maniérisme, d’autres savent jouir d’une civilité agréable. Ceux qu’obsède le désir d’originalité, privant le sujet des riches assises de son patrimoine, le réduisent trop souvent à une piètre singularité, qui ne sait que purger ses humeurs, ou se complaire en des états qu’elle croit naîvement hors du commun: pour quelques grands inspirés, que de semi-habiles, bavards impénitents: « L’escrivaillerie semble être quelque symptôme d’un siècle débordé ». Il sera facile de resituer cette citation dans le nôtre!

Pour moi aussi, « une simplicité éclairée est un charme que rien n’égale et qui se retrouve dans une compagnie de culture mûre et adoucie »… là où l’on oeuvre pour et par d’autres oeuvres, assez humbles pour honorer et assez exigeants pour ne pas démériter: « Combien j’aime les esprits de second ordre qui par délicatesse, vécurent à l’ombre du génie des autres et craignant d’en avoir se refusèrent au leur ».

Mais, « c’est assez d’engranger, il est temps d’honorer et d’éventer notre aire ».

Le grand poête Saint John Perse m’a conduite  au seuil de mon premier Royaume.

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